Le Forum international écosanté (FIE 2008) a eu lieu en décembre 2008 à Mérida, la capitale du Yucatán, au Mexique. Le Forum, auquel ont participé 689 personnes, a été une étape importante du renforcement de la recherche écosanté et de l’élaboration de partenariats entre les chercheurs, les praticiens, les responsables des politiques et les organismes de la société civile.
Lire un résumé de la première séance plénière, qui portait sur la santé et la durabilité des écosystèmes.
Présidente de la séance
Dra Donna Mergler
Université du Québec à Montréal (UQAM)
Panélistes
DraSuzana Padua
Instituto de Pesquisas Ecológicas (IPÊ), Brésil
Dr Jaime Breilh
Centro de Estudios y Asesoría en Salud (CEAS), Équateur
Dr Daniel Robledo
Centro de Investigación y de Estudios Avanzados del IPN, Mexique
Participant
Dr Iman Nuwayhid
American University of Beirut
En présentant un aperçu général de la séance, le Dr Iman Nuwayhid de l’American University of Beirut a déclaré que l’approche d’intégrer la dignité et les communautés locales dans la recherche de solutions était présente dans le discours de chaque présentateur. La voie à suivre consiste à mettre l’accent sur les enjeux locaux et ainsi œuvrer pour la justice sociale à un niveau planétaire.
De nombreux thèmes importants sont ressortis des présentations, notamment le besoin des gens de conserver un moyen de subsistance. Les gens recherchent toujours un moyen d’améliorer leur vie, a poursuivi le Dr Nuwayhid, mais ils doivent y parvenir sans « bafouer les droits des autres ou les autres écosystèmes ».
Même s’il existe des motivations importantes au niveau de la collectivité, il faut aussi tenir compte des forces au niveau global, a fait valoir le Dr Nuwayhid. Dans les régions du Moyen-Orient, et de l’Afrique du Nord (MOAN), où les économies évoluent rapidement et deviennent de plus en plus concurrentielles, il importe de protéger les droits des travailleurs migrants.
La guerre, dit le Dr Nuwayhid, est un « facteur déstabilisant » global. Le conflit en Irak, par exemple, a eu d’importantes répercussions négatives à la fois sur les écosystèmes et sur la vie des gens de la région. Les terres humides ont été drainées pour l’agriculture, les incendies d’hydrocarbures ont semé le chaos, les sanctions ont privé le peuple de conditions de vie acceptables et beaucoup ont souffert de sous-alimentation.
Les présentations sur le « monde limité » en plénière « ont été vraiment inspirantes », a ajouté le Dr Nuwayhid. Les projets communautaires à petite échelle ont démontré qu’il était possible de faire marche arrière en ce qui a trait aux pratiques non viables. Le Dr Robledo a abordé la question des autres moyens de subsistance, comme la culture d’algues, qui peut remplacer en partie l’effondrement des pêcheries côtières au Mexique. La Dre Padua a donné des exemples de projets communautaires qui visent à lutter contre la destruction des forêts brésiliennes tandis que la Dre Breilh a expliqué comment un programme scientifique responsable pouvait donner naissance à des sociétés réellement durables. Toutefois, les présentations illustraient également l’ampleur du défi à relever en déployant ces efforts au niveau communautaire.
Façonner un programme scientifique pour le développement durable en subissant la pression de l’accélération et des crises mondiales
Le Dr Jaime Breilh du Centro de Estudios y Asesoría en Salud (CEAS) a déclaré qu’il fallait repenser en profondeur les concepts de durabilité et de santé. « Devrait-on simplement conserver et ajuster les modèles sociaux et philosophiques actuels pour permettre la continuité, a-t-il demandé, ou devrait-on choisir des sociétés durables plutôt que le développement durable ? Cette dernière approche est multidimensionnelle et se caractérise par de nombreux facteurs, notamment :
- une perspective de l’égalité;
- l’intégration de tous les secteurs;
- un accent sur la notion de souveraineté;
- l’intégration de l’interculturalisme;
- une nouvelle approche à l’égard du système des besoins.
Le Dr Breilh a fait valoir qu’on devrait discuter de capacité durable plutôt que de biocapacité. Même si les deux termes font référence à la productivité biologique, la capacité durable intègre de nombreux autres enjeux comme :
- la fertilité, la biomasse et l’alimentation;
- la possibilité de travailler dans la dignité;
- les loisirs liés à la culture et à l’identité;
- la solidarité avec différentes organisations et le soutien collectif;
- les relations harmonieuses avec la nature.
La capacité durable signifie la productivité intégrée d’un espace socio-naturel pour une reproduction soutenue, l’amélioration de la vie et de l’économie, et des conditions culturelles et politiques qui assurent des modes de vie et une égalité pour les générations actuelles et futures.
Selon le Dr Breilh, si l’on adopte le concept de capacité durable, la recherche ne devrait pas étudier que les répercussions sur la santé des personnes, comme on le fait présentement pour les maladies à transmission vectorielle telles la malaria et la dengue, mais devrait aussi incorporer la connaissance des déterminants sociaux.
En ce qui a trait aux sociétés non viables, le Dr Breilh a déclaré que la recherche devrait se concentrer sur :
- les relations entre la reproduction et les relations entre les humains et la nature;
- les besoins considérés selon le concept des valeurs;
- l’égalité et le respect des droits fondamentaux;
- l’accélération économique et la mondialisation.
Dans son livre intitulé, Aceleración global y despojo en Ecuador, le Dr Breilh décrit les expériences qu’a vécues ce pays en matière de dépossession depuis le milieu des années 1990. Il souligne les politiques a adoptées par le gouvernement équatorien qui ont nui au développement social du pays.
Le Dr Breilh a mentionné une étude qui liait les investissements du Fonds monétaire international (FMI) dans les pays d’Europe de l’Est entre 1992 et 2002 à l’augmentation de la tuberculose. Il a suggéré que ces types de programmes d’aide extérieure détérioraient les sociétés et généraient d’importants problèmes.
En Équateur, l’industrie croissante de la fleur coupée a donné lieu à une augmentation de l’utilisation des pesticides, à un accès inéquitable à l’eau et à une diminution de la biodiversité. Nombre d’organisations ont demandé une réforme constitutionnelle et certains changements ont été réalisés – la constitution de l’Équateur intègre maintenant la protection juridique de la santé et il est le premier pays au monde à avoir accordé des droits à la nature. Toutefois, dit le Dr Breilh, ces changements n’entraîneront que peu de gains concrets si les lois ne sont ni renforcées ni appliquées. Il faut établir des normes, des règles et des lignes directrices.
Un programme scientifique responsable doit également suivre afin de provoquer et de soutenir le changement. Le Dr Breilh a dressé une liste de plusieurs mesures prises en ce sens :
- la mise sur pied d’un programme de troisième cycle en santé collective, en environnement et en sciences sociales à la Simón Bolívar Andean University;
- la création d’une commission andine sur les déterminants sociaux de la santé en collaboration avec les pays voisins;
- l’établissement de liens avec la Coalition canadienne pour la recherche en santé mondiale, ce qui représenterait un excellent partenariat avec les Canadiens, de sorte que les universitaires et les praticiens des pays du Nord et du Sud pourraient travailler ensemble à l’avantage de tous;
- un projet de programme de troisième cycle en collaboration avec l’Université de Colombie-Britannique (Canada) – une recherche bilatérale qui pourrait avoir une incidence sur des politiques au-delà des frontières nationales.
Aux yeux du Dr Breilh, ces types de projets de recherches ne sont pas réalisés selon une perspective académique uniquement occidentale mais tirent parti des riches contributions du peuple autochtone afro-équatorien. Il y a beaucoup à apprendre de la culture et des traditions autochtones, notamment l’intégration du shungo (coeur) et du nucto (cerveau). La fusion de la pensée académique et de la pensée autochtone pourrait servir de pierre d’assise à une réforme constitutionnelle, dit-il.
« Nous devons récupérer le sentiment, le contenu et l’ampleur de la vie que l’avidité des grandes entreprises nous a arrachés, a ajouté le Dr Breilh. En ce sens, ce qui est petit est beau. »
La culture d’algues sous les Tropiques : préoccupations environnementales et sociales
Le Dr Daniel Robledo du Centro de Investigación y de Estudios Avanzados del IPN (Cinvestav) a déclaré qu’il allait absolument falloir d’autres stratégies de subsistance pour régler les problèmes environnementaux dans les régions côtières. En 2025, la population côtière mondiale aura augmenté de 35 %, ce qui aura des répercussions sur les ressources environnementales. On s’attend également à ce qu’il y ait une diminution de la qualité de l’eau, la disparition d’habitats et des modifications des habitats. Le changement climatique contribuera à la détérioration des régions côtières, obligeant les populations de ces zones à modifier leurs activités économiques.
En plus de la détérioration des zones côtières, les pêcheries connaissent un déclin partout dans le monde, dit le Dr Robledo. Selon les estimations, le quart des pêcheries dans le monde sont surexploitées, appauvries ou elles récupèrent d’un appauvrissement. On prévoit que dans 40 ans, les stocks de toutes les espèces pêchées actuellement pour l’alimentation s’effondreront si la situation présente ne change pas.
D’après le Dr Robledo, l’élaboration d’autres moyens de subsistance visant à améliorer la situation socio-économique des pêcheries à petite échelle est devenue une politique qui a gagné en popularité. On a étudié diverses activités comme autres moyens de subsistance. Les pêcheurs sont prêts à renoncer à la pêche en faveur de possibilités économiques plus lucratives, et on a proposé la culture des algues parmi ces solutions de rechange.
La culture des algues est une option réaliste pour diverses raisons, y compris son importance économique. La demande de carraghénane – un type de phycocolloïde tiré de l’algue rouge Kappaphycus – s’est accrue constamment grâce à sa faculté de former des gels puissants et d’interagir avec les protéines du lait. On utilise la carraghénane comme agent lissant dans de nombreux produits tels la crème glacée, les gelées, la pâte dentifrice, etc.
En janvier 2008, Kappaphycus alvarezii valait entre 1 200 et 1 500 $US par mégatonne. Elle a été introduite dans toutes les régions du monde, de l’Afrique au Brésil, et possède plusieurs qualités qui en font un produit idéal pour l’aquiculture. Sa culture et sa préparation après récolte ne nécessitent que des techniques simples et de faibles ressources.
Selon le Dr Robledo, l’introduction et la commercialisation de Kappaphycus a eu des effets bénéfiques sur la subsistance des gens, mais on a fait état de préoccupations environnementales parce qu’il s’agit d’une espèce envahissante qui peut être destructrice. Elle a été responsable de la diminution de la biodiversité, de la mort du corail et de l’altération de l’habitat à Hawaï, dans le golfe du Mannar et au Venezuela.
Le Dr Robledo a souligné que ces répercussions semblent pour le moment bénignes, bien que certains pays adoptent des mesures préventives. Au Brésil, les fermes de Kappaphycus ont été délimitées et le Mexique ainsi que le Secretariat of the Pacific Community (SPC) en ont approuvé la mise en quarantaine.
Les implications sociales et économiques de la culture des algues sont considérables, a ajouté le Dr Robledo. Le revenu annuel moyen des 180 000 personnes qui œuvrent à cette culture s’élèvent à environ 2 000 $US. En comparaison, les pêcheurs ordinaires en Tanzanie gagnent 565 $US par rapport aux 1 000 $US que reçoivent les cultivateurs d’algues.
Selon le Dr Robledo la demande actuelle dépasse la capacité d’approvisionnement et les zones de culture augmentent d’environ 5 % par année. Malgré cette demande, les cultivateurs d’algues ne reçoivent pas leur juste part dans la chaîne de valeur. Alors que les pêcheurs de Semporna en Malaisie obtiennent 500 $US par mégatonne, ce prix augmente à 3 450 $US au moment où le produit est vendu au supermarché.
Le Dr Robledo a prédit que la culture de Kappaphycus augmentera considérablement dans les régions où on la pratique présentement et ailleurs dans le monde. Il a suggéré plusieurs activités qui pourraient atténuer les répercussions environnementales de la culture des algues, notamment :
- se débarrasser de façon convenable des déchets de plastique provenant des fermes;
- situer les fermes dans des zones sablonneuses plutôt que dans du corail vivant;
- s’assurer que les lignes d’ancrage ne soient pas attachées à du corail vivant;
- s’assurer qu’on conserve les zostères marines dans les zones cultivées;
- déplacer les herbivores qui se trouvent sur place hors de la ferme plutôt que de les tuer.
Le Dr Robledo a affirmé qu’on pourrait favoriser une culture durable des algues par le biais :
- de coopératives qui bénéficient de l’appui des gouvernements et des ONG;
- de la sensibilisation et de mesures de quarantaine;
- d’entreprises éthiques qui redistribuent davantage aux fermiers les profits de la chaîne de valeur;
- d’une intégration directe des divers intervenants
Il faut davantage que des adjectifs si nous envisageons la durabilité et une planète saine
L’Instituto de Pesquisas Ecológicas (IPÊ) a été fondé en 1992 par la Dre Suzana Padua, son époux et une équipe dévouée de protecteurs de l’environnement afin de sauver le tamarin lion-noir en voie de disparition. Le centre emploie maintenant plus d’une centaine de personnes et ses activités s’étendent à six régions du Brésil.
Reconnaissant la nécessité d’avoir une stratégie sur le terrain et le caractère indissociable de la conservation et de l’autonomisation de la collectivité, Mme Padua a élaboré un modèle qui intègre à la fois la science et la participation de la collectivité. Fondé sur une enquête visant une seule espèce, le modèle met l’accent sur la sensibilisation à l’environnement, la conservation des habitats et l’influence des politiques. L’IPÊ applique ce modèle à tous ses projets.
« L’approche participative est essentielle, de dire la Dre Padua. Elle vise à ce que les individus et les collectivités se prennent en charge. Dans cette perspective, la collectivité contribue à cerner le problème et participe à la recherche jusqu’à l’étape du suivi.
La Dre Padua a affirmé avoir également adopté un processus d’éconégociation selon lequel les intervenants se réunissent pour comprendre la complexité de leur environnement et les choix en matière de solutions de rechange durables. Plus d’une vingtaine de projets sont nés de ces discussions. Vingt-neuf pépinières ont été crées et les femmes ont amélioré leur qualité de vie en vendant des produits artisanaux fabriqués à la main.
La Dre Padua a décrit des plans concernant des projets de restauration dans une collectivité agricole pauvre du Brésil entourant la grande réserve du Pontal do Paranapanema. La réserve elle-même a subi une intense déforestation depuis sa création, surtout à cause de l’utilisation illégale des terres par de grands éleveurs de bovins ce qui, par voie de conséquence, met en lumière les modèles globaux de consommation non viable de la viande.
Les membres de la collectivité ont élaboré une « carte de rêve » illustrant leur vision de la conservation et de l’agriculture durable. Les projets proposés comprennent l’établissement de liens entre les fragments de forêts et la création de zones «vertes » – des zones tampon qui évitent les répercussions de la déforestation.
La Dre Padua a décrit plusieurs autres projets communautaires, notamment :
- le projet Stepping Stones, qui encourage les membres de la collectivité à ensemencer de petites parcelles de terrain pour favoriser la biodiversité;
- une médecine de la conservation;
- des produits communautaires qui sensibilisent le public, comme les populaires sandales Havaianas;
- de brefs cours sur la sensibilisation à l’environnement et un nouveau programme de maîtrise en biodiversité mis en œuvre par l’IPÊ.
D’après la Dre Padua le besoin est urgent en matière de sensibilisation à la conservation au Brésil et en Amérique latine. Par rapport aux États-Unis, la région n’offre pas de cours adéquats en biologie de conservation. « Il faut rattraper notre retard », a-t-elle dit.
L’IPÊ prévoit élargir et ajouter divers domaines de recherche et de sensibilisation afin d’augmenter la rentabilité et le bien-être humain. La Dre Padua a affirmé que le travail de l’IPÊ avait démontré à quel point il était important de mettre en commun les connaissances scientifiques recueillies au sein des collectivités. « Les gens peuvent se sentir plus fiers et ils peuvent devenir des alliés en matière de conservation ». a-t-elle ajouté. Le fait de partager la responsabilité d’agir donne un sentiment de pouvoir aux collectivités et a une incidence positive sur la conservation.
- la participation de petites fermes familiales à des programmes d’agroforesterie;
- l’intégration de la conservation aux politiques d’aménagement du territoire – par exemple, les grands propriétaires doivent mettre de côté une partie de leurs terres pour la forêt aborigène atlantique;
- la plantation de plus d’un million d’arbres d’agroforesterie dans des « étreintes vertes » qui relient entre eux les habitats forestiers – profitant ainsi à la fois aux animaux et aux fermiers de l’endroit;
- la création de 50 projets Stepping Stones.
Elle a affirmé que le programme de conservation et de mise en valeur de la région de Pontal servait de modèle à d’autres régions du Brésil et, en fait, du monde entier. Il en est résulté une plus grande estime de soi, un plus grand intérêt de la collectivité envers l’environnement immédiat et une plus grande socialisation grâce au travail coopératif.